L’hydrogène blanc fait parler de lui depuis la découverte d’un gisement massif en Lorraine fin 2023. Jean-Marc Jancovici, lui, reste sceptique sur l’hydrogène en général, tout en reconnaissant que cette ressource naturelle change partiellement la donne. Entre les promesses géologiques et les réalités physiques, voici ce qu’on sait vraiment.
Qu’est-ce que l’hydrogène blanc

L’hydrogène blanc (ou hydrogène natif) désigne le dihydrogène (H2) naturellement présent dans le sous-sol terrestre. Il se forme en continu par deux processus géologiques principaux : la serpentinisation (réaction entre l’eau et les roches riches en fer) et la radiolyse (décomposition de l’eau par la radioactivité naturelle des roches).
La différence fondamentale avec les autres types d’hydrogène : il n’a besoin d’aucune énergie pour être produit. L’hydrogène gris est fabriqué à partir de gaz naturel (vaporeformage), l’hydrogène vert par électrolyse de l’eau avec de l’électricité renouvelable. L’hydrogène blanc, lui, existe déjà dans le sol. Il suffit de l’extraire.
Autre particularité : son cycle de régénération se compte en semaines à quelques mois, pas en millions d’années comme les combustibles fossiles. C’est un flux renouvelable, pas un stock fini. Sa pureté peut atteindre 98% dans certains gisements, ce qui réduit les coûts de purification par rapport à l’hydrogène industriel.
Les gisements : du Mali à la Lorraine

Bourakébougou, la preuve de concept
Le seul site d’exploitation d’hydrogène blanc au monde se trouve au Mali. Découvert accidentellement en 1987 lors d’un forage d’eau, le gisement de Bourakébougou produit un hydrogène pur à 98% à seulement 100 mètres de profondeur. La société canadienne Hydroma l’exploite depuis 2012 et fournit de l’électricité gratuite au village voisin.
La production reste modeste (quelques tonnes par an), mais c’est la preuve que l’extraction d’hydrogène natif fonctionne, à faible coût et sans infrastructure lourde.
Des réserves mondiales colossales
En décembre 2024, une étude de l’USGS (l’institut géologique américain) publiée dans Science Advances a revu les estimations à la hausse. Les chercheurs Geoffrey Ellis et Sarah Gelman évaluent les réserves piégées dans les formations géologiques mondiales à 5,6 trillions de tonnes. Dont 2% suffiraient à couvrir les besoins énergétiques de l’humanité pendant environ 200 ans.
L’étude estime par ailleurs que 15 à 31 millions de tonnes d’hydrogène émergent naturellement du sous-sol chaque année, un flux continu qui alimente la thèse de la renouvelabilité. Pour donner un ordre de grandeur, la production mondiale actuelle d’hydrogène (toutes couleurs confondues) est d’environ 95 millions de tonnes par an. L’essentiel provient du gaz naturel, ce qui représente près de 2% des émissions mondiales de CO2.
La Lorraine, futur gisement stratégique
Fin 2023, le laboratoire GeoRessources (CNRS/Université de Lorraine) a identifié un réservoir potentiel de 46 millions de tonnes d’hydrogène blanc sous le bassin minier de Folschviller, en Moselle. Les chercheurs Jacques Pironon et Philippe De Donato ont détecté des concentrations exceptionnelles à 3 000 mètres de profondeur.
Depuis, le projet a avancé concrètement. La Française de l’Énergie (FDE) a lancé un forage (PTH-2) à Pontpierre en octobre 2025, confirmant de fortes concentrations d’hydrogène dès -2 000 mètres. Le permis d’exploration « Trois Évêchés », couvrant 2 254 km2 sur la Moselle et la Meurthe-et-Moselle, a été publié au Journal Officiel le 28 janvier 2026. Un forage d’exploitation pourrait intervenir d’ici 2 à 3 ans.
Ce qu’en dit Jancovici

Jean-Marc Jancovici n’a jamais été enthousiaste sur l’hydrogène, quel que soit sa couleur. Son argument central porte sur les pertes énergétiques de la chaîne hydrogène : 30 à 40% de perte lors de l’électrolyse, 20% pendant le transport et le stockage, 50% dans la pile à combustible. Au total, environ 75% de l’énergie initiale est perdue, ce qui rend l’hydrogène peu compétitif face à l’utilisation directe de l’électricité.
Ses déclarations clés
Lors d’une audition au Sénat en 2023, Jancovici a résumé sa position sur la mobilité hydrogène en une phrase : « Je veux bien parier toutes mes économies que je mourrai sans avoir vu d’aviation commerciale à hydrogène. » Il a aussi comparé l’avion à hydrogène à « la fusée Ariane », soulignant que le concept existe mais reste inapplicable au transport commercial.
Sur son compte LinkedIn en juillet 2023, commentant un article sur la découverte de gisements d’hydrogène blanc, il a écrit : « Changer la donne dans 20 à 30 ans sur 25% de 1,5% des gaz à effet de serre ne nous dispense pas d’un plan pour traiter les 99,5% restants. » Le message est clair : même si l’hydrogène blanc tient ses promesses, il ne résoudra qu’une fraction marginale du problème climatique.
Lors d’une interview chez Thinkerview en septembre 2023, il a estimé que l’hydrogène blanc fournirait à peine de quoi faire tourner « quelques bus à Strasbourg », avec une formation « très lente » et des quantités « très faibles ».
Un scepticisme ciblé
L’argument de Jancovici ne porte pas sur l’existence de l’hydrogène blanc (les données géologiques sont solides), mais sur sa capacité à jouer un rôle significatif dans la transition énergétique. Pour comprendre les ordres de grandeur en jeu, la notion de tonne équivalent pétrole aide à comparer les différentes sources d’énergie.
Il reconnaît en revanche que l’hydrogène (blanc ou vert) a un intérêt pour les usages industriels stationnaires où l’électrification directe est impossible : production d’ammoniac pour les engrais, réduction du minerai de fer en sidérurgie. Ce sont précisément les applications visées par les projets lorrains.
Coûts et défis techniques

L’un des arguments les plus solides en faveur de l’hydrogène blanc est son coût de production, nettement inférieur à celui de ses alternatives.
| Type d’hydrogène | Coût estimé (€/kg) | Émissions CO2 | Mode de production |
|---|---|---|---|
| Blanc (natif) | 0,5 à 1 | Quasi nulles | Extraction géologique |
| Gris (fossile) | 1 à 2 | ~10 t CO2/t H2 | Vaporeformage du gaz naturel |
| Bleu (fossile + CCS) | 1,3 à 2,9 | Réduites | Vaporeformage + capture carbone |
| Vert (renouvelable) | 4 à 8 | Quasi nulles | Électrolyse + ENR |
À 0,5-1 €/kg, l’hydrogène blanc serait compétitif avec les énergies fossiles sans aucune subvention. C’est un argument que même les sceptiques prennent au sérieux.
Les défis restent néanmoins réels. L’extraction à grande profondeur (au-delà de 2 000 m) fait grimper les coûts exponentiellement. La séparation de l’hydrogène des autres gaz (notamment l’hydrogène sulfuré, corrosif pour les équipements) pose des problèmes techniques. Et la question de la montée en échelle reste ouverte : entre le puits artisanal de Bourakébougou et une exploitation industrielle capable de fournir des centaines de milliers de tonnes par an, le chemin est encore long. Le parallèle avec la méthanisation est intéressant : une technologie prometteuse dont le passage à l’échelle industrielle prend des décennies.
Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’hydrogène blanc exactement ?
C’est du dihydrogène (H2) naturellement présent dans le sous-sol terrestre, formé en continu par des réactions géochimiques (serpentinisation, radiolyse). Contrairement à l’hydrogène gris ou vert, il ne nécessite aucune énergie pour être produit. Sa pureté peut atteindre 98% et son coût d’extraction est estimé entre 0,5 et 1 €/kg.
Pourquoi Jancovici est-il sceptique sur l’hydrogène ?
Son argument principal porte sur les pertes énergétiques : environ 75% de l’énergie est perdue dans la chaîne production-transport-utilisation de l’hydrogène. Pour les transports, l’électrification directe (batteries) est bien plus efficace. Il reconnaît toutefois un intérêt pour les usages industriels (sidérurgie, engrais) où l’électricité ne peut pas remplacer directement le gaz.
L’hydrogène blanc est-il renouvelable ?
Oui, au sens géologique. Les processus de serpentinisation et de radiolyse qui le produisent sont continus. L’USGS estime que 15 à 31 millions de tonnes émergent naturellement chaque année. Le cycle de régénération se compte en semaines à quelques mois, contrairement aux combustibles fossiles qui se forment sur des millions d’années.
Où en est le projet d’hydrogène blanc en Lorraine ?
Le permis d’exploration « Trois Évêchés » (2 254 km2) a été publié au Journal Officiel en janvier 2026. Le forage PTH-2 à Pontpierre (octobre 2025) a confirmé de fortes concentrations d’hydrogène dès -2 000 m. Un forage d’exploitation est envisagé d’ici 2 à 3 ans, mais le passage à une production industrielle reste incertain.
Mise à jour de l’article : 19 février 2026